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  • Français québécois et joual : fierté contre préjugés

    Français québécois et joual : fierté contre préjugés

    Des collègues de travail m’ont dit les commentaires suivants : « Le français est mal parlé au Québec. » « Le joual n’est pas une langue, mais un langage de fermier. » « Parler anglais augmente le statut social à Montréal, et on ne pourra pas empêcher cela. » Ces phrases choc circulent encore, insinuant que la langue du Québec serait inférieure ou condamnée à s’effacer. Elles révèlent une profonde incompréhension – et franchement, un mépris – envers le français québécois et sa forme familière qu’est le joual. Ces propos suffisent à faire bondir n’importe quel Québécois attaché à sa langue. Il est temps de leur tordre le cou, avec un brin d’histoire, de linguistique sociale et d’humour cinglant au passage.

    Un accent québécois, pas un « mauvais français »

    Première affirmation à déboulonner : « Le français est mal parlé au Québec. » Ah bon ? Selon qui ? Bien des puristes prétendent encore que notre français serait « mal » parlé et voué à disparaître si on ne se conforme pas servilement au français dit standard. Leur solution miracle ? Éradiquer le registre familier québécois et adopter à tout prix le fameux « français international » de Pariszon (ecampus.ca). Autrement dit, parler un « meilleur français » deviendrait l’arme ultime contre l’anglicisation et l’extinction de notre langue (zonecampus.ca). Ce réflexe malthusien – un accent, une façon de parler = une faute à corriger – reflète une vision rigide et dépassée de la langue.

    En réalité, notre accent québécois n’est pas un mauvais français, c’est un français vivant, avec ses couleurs locales et son histoire. Comme l’explique la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, le registre familier d’ici est loin d’être un parasite destructeur. Le français « standard » est continuellement adapté partout dans le monde où on le parle, et cette diversité ne mène nullement à sa disparition (zonecampus.ca). Elle rappelle à juste titre qu’« il n’y a pas UNE langue française. Il y a DES langues françaises. Et c’est l’amalgame de toutes ces langues françaises qui donne la Langue Française » (zonecampus.ca). En clair, notre langue se décline en une multitude de variétés, du français acadien au créole en passant par le nôtre, et chacune est légitime. Le français québécois possède une grammaire, un vocabulaire riche (souvent issu du vieux français ou créé sur place), et des locuteurs fiers – bref, tout ce qu’il faut pour être un français à part entière. Le parler de chez nous n’est pas mal : il est nôtre.

    Joual : du mépris à la reconnaissance culturelle

    Deuxième idée reçue : « Le joual n’est pas une langue, juste un patois de fermier. » Il est vrai que le terme « joual » lui-même vient d’une prononciation populaire du mot cheval, stéréotypant le parler des classes ouvrières et rurales de Montréal et sa région dans les années 1950-60. Pendant longtemps, l’élite francophone a dénigré ce français populaire truffé d’archaïsmes et d’emprunts à l’anglais, y voyant une dégradation honteuse de la langue. À l’aube de la Révolution tranquille, le joual était au cœur de querelles sur la qualité du français : il fut d’abord perçu comme un symbole d’appauvrissement linguistique dû à l’influence anglaise et à un manque d’éducation. Pas très flatteur, en effet.

    Pourtant, le joual a fini par conquérir ses lettres de noblesse dans notre culture. Une figure emblématique incarne ce renversement de situation : l’écrivain Michel Tremblay, qui ose en 1968 faire parler ses personnages en joual sur scène. Sa pièce Les Belles-Sœurs – comédie dramatique peuplée de femmes du Plateau-Mont-Royal qui sacrent et jasent avec l’accent québécois – crée la polémique. Entendre du français aux accents d’ici sur les planches choque les bien-pensants : dans les théâtres de l’époque, on jouait presque exclusivement en français de France (guidesulysse.com). Tremblay a dû défendre bec et ongles son choix d’écriture en québécois (qu’on appelait joual alors) face à la critique parisianisante (guidesulysse.com). Or, le public, lui, se reconnaît dans cette langue vraie, imagée, vibrante d’authenticité. Le succès retentissant des Belles-Sœurs marque un tournant : 1968 voit le triomphe du joual au théâtre, ce qui “contribue à renforcer sa légitimité” (books.openedition.org). Du jour au lendemain, ce parler autrefois honni devient la voix d’un peuple qu’on n’entendait pas. Des intellectuels admettent même que Tremblay, sans le vouloir, a donné ses lettres de noblesse à notre langue vernaculaire : « Michel Tremblay a été le premier révélateur de la langue québécoise » et « un magnifique catalyseur » qui l’a rendue populaire (books.openedition.org). En portant le joual sur scène avec talent, Tremblay prouve que ce n’est ni un jargon grossier ni un caprice folklorique, mais bien « une nécessité de l’expression » dramatique et une langue apte à tout dire (books.openedition.org). Autrement dit, notre parler familier peut aussi être porteur d’art et de sens universel, loin du cliché du « langage de fermier ».

    Michel Tremblay n’était pas seul. En parallèle, des poètes et penseurs québécois prenaient la défense de la langue du peuple. Gaston Miron, poète et militant, a analysé le joual non pour le mépriser mais pour mieux comprendre la condition des siens. Dans son recueil L’homme rapaillé (1970), Miron décrit comment le Français canadien, contraint de vivre dans une société où l’anglais domine le pouvoir et les institutions, en vient à ne pouvoir parler sa langue qu’en privé – ce qui la rend inadéquate pour exprimer une pensée complexe (ojs.unica.it). C’est le « dilemme du joual » : une langue française confinée, fragilisée, contaminée de l’intérieur par l’anglais, symptôme d’une identité qu’on a cherché à étouffer (ojs.unica.it). Miron utilise même une métaphore percutante : cette infiltration de l’anglais dans le français, il la décrit comme « un cancer » qui ronge de l’intérieur (ojs.unica.it). Mais le poète ne s’arrête pas au constat. Il appelle au réveil face à cette aliénation linguistique – réveil qu’il compare au premier pas vers la guérison (ojs.unica.it). En clair, Miron et ses contemporains refusent d’avoir honte de leur joual ; ils y voient le produit d’une histoire (celle d’une communauté dominée) et le point de départ d’une reconquête culturelle.

    Grâce à des voix comme Tremblay et Miron, le joual est passé du statut de patois méprisable à celui de symbole d’une identité assumée, avec sa poésie, son théâtre, sa musique (pensons aux chansons en joual des Colocs ou d’Offenbach) – bref, une langue pleine de vitalité. Ce qui était traité de langage de ferme s’est avéré être un langage du cœur et de l’âme québécoise.

    Le mythe du prestige automatique de l’anglais

    Venons-en à la troisième pique : « Parler anglais augmente le statut social à Montréal, et on ne pourra pas empêcher cela. » Cette phrase est un mélange de constat sociologique (datant surtout d’une certaine époque) et de fatalisme malsain. Qu’on le veuille ou non, l’anglais a longtemps été – et demeure partiellement – la langue du prestige économique en Amérique du Nord. Historiquement, au Québec, parler anglais pouvait ouvrir des portes que le français gardait fermées, notamment à Montréal. Avant les années 1970, de nombreux francophones ont senti que, pour “monter dans l’échelle sociale”, il leur fallait abandonner le français au profit de l’anglais (ojs.unica.it). Mon père par exemple, un ouvrier de Saint-Henri, devait remplir son formulaire de recrutement en anglais, autant dans le privé que dans le public. Pendant des générations, occuper un bon emploi en ville signifiait souvent parler la langue de Shakespeare. Ce n’est pas un hasard si nos grands-parents disaient qu’apprendre l’anglais était la clé de la réussite – on les avait conditionnés ainsi. Cependant, il est hors de question de s’y résigner aujourd’hui.

    Ce prétendu avantage automatique de l’anglais relève en fait d’un rapport de pouvoir hérité. Au temps où les anglophones contrôlaient l’économie montréalaise, les francophones étaient cantonnés aux bas échelons – d’où l’idée qu’en se “débarrassant” de leur accent et de leur français, ils gagneraient en statut. Mais cet ascenseur social à sens unique vers l’anglais avait un coût énorme : “Cet abandon était aussi celui de leurs racines, de leur culture, de leur identité primordiale, … le symbole de leur ‘assimilation’” (ojs.unica.it). En clair, courir après le prestige en anglais revenait à renier qui nous étions. C’est précisément pour briser ce cercle vicieux qu’est survenue une grande secousse politique : l’adoption de la Loi 101 en 1977, suivie plus récemment de la Loi 96 en 2022.

    Loi 101 : changer la donne à Montréal

    La Charte de la langue française (loi 101) a fait du français la langue officielle et commune du Québec, notamment dans l’affichage commercial, l’éducation, l’administration et le travail (24heures.ca24heures.ca). Concrètement, elle a renversé le rapport de force linguistique. Avant 1977, jusqu’aux trois quarts des nouveaux arrivants inscrivaient leurs enfants à l’école anglaise, perpétuant l’anglicisation (24heures.ca). La loi 101 a corrigé le tir en obligeant la majorité des élèves issus de l’immigration à fréquenter l’école francophone, ce qui a radicalement changé le visage linguistique de la métropole (24heures.ca). Grâce à la Charte, de nombreux enfants d’immigrants scolarisés en français s’expriment aujourd’hui dans la langue de Molière (24heures.ca) – là où, jadis, leurs parents auraient opté pour l’anglais. En rendant le français incontournable dans l’espace public, la loi 101 a aussi permis à Montréal de demeurer une ville majoritairement francophone (24heures.ca). Bref, le français a retrouvé du galon : il est redevenu la langue du travail pour des milliers de Québécois qui, auparavant, devaient switcher à l’anglais pour être pris au sérieux.

    Évidemment, tout n’est pas rose bonbon pour autant. Près de 50 ans après la loi 101, l’anglais conserve un attrait dans certains milieux montréalais, en partie grâce à son prestige international. Des études récentes montrent même que plus de la moitié des entreprises montréalaises exigent maintenant l’anglais de leurs employés (24heures.ca). Au centre-ville, il n’est pas rare d’entendre « Bonjour-Hi » et de voir le français reculer dans les commerces. Faut-il pour autant baisser les bras et accepter que l’anglais soit la vraie langue du succès ? Certainement pas. Ce fatalisme revient à dire : « C’est normal que l’anglais domine, résignez-vous ». Eh bien non, désolé, on ne va pas “résigner” ! Face à cette réalité préoccupante, le Québec a choisi de renforcer ses outils législatifs.

    Loi 96 : affirmer le français pour l’avenir

    Entrée en vigueur en 2022, la loi 96 (officiellement, Loi sur la langue officielle et commune du Québec) vient moderniser et muscler la Charte de la langue française. Son but affiché est clair : « ralentir le déclin de l’usage du français au Québec en renforçant les règles de la Charte » et faire en sorte que le français reste véritablement la langue commune et prédominante dans tous les aspects de la vie publique (pacificquebec.ca). Cela va de la langue de travail (mesures accrues pour que les entreprises fonctionnent en français) aux services aux citoyens, en passant par l’affichage et même les communications numériques (pacificquebec.ca). En somme, la loi 96 vise à s’assurer que nul ne puisse être obligé de passer à l’anglais pour vivre et prospérer au Québec. C’est un message fort : notre société choisit de se donner les moyens de faire du français un outil de cohésion et de réussite pour tous, nouveaux arrivants compris. L’objectif n’est pas de punir l’anglais ou les anglophones, mais de corriger un déséquilibre historique pour que le français reflète enfin le statut qu’il mérite : celui de langue publique valorisée, rassemblant toutes les composantes de la société québécoise.

    Conclusion : de la colonisation à l’émancipation linguistique

    Au fond, les trois déclarations initiales ont un point commun : elles sentent les relents du vieux colonialisme et du complexe d’infériorité linguistique qu’on a trop souvent inculqué aux Québécois. Dire à un peuple que sa langue est mal parlée, que son accent populaire ne vaut rien ou que seule la langue de l’ancien conquérant fait foi en ville, c’est recycler des préjugés d’une autre époque. C’est comme crier “Speak white” aux francophones, comme cela se faisait jadis pour les rabaisser – une expression tristement célèbre dénoncée par la poétesse Michèle Lalonde en 1968. Ce mépris linguistique, qu’il vienne de l’étranger ou d’une élite locale aliénée, c’est du colonialisme culturel pur et simple.

    Or, l’histoire récente du Québec a consisté justement à s’affranchir de ce joug linguistique. Nous avons collectivement choisi de valoriser notre français tel qu’on le parle ici, avec ses différences, plutôt que de le renier. Oui, nous avons un accent distinct, et alors ? Il est le produit de 400 ans d’enracinement en Amérique du Nord, enrichi par les apports de multiples vagues d’immigration. Oui, on parle joual dans certaines situations familières, et alors ? Cette parlure imagée véhicule un vécu, un humour, une chaleur humaine qui font partie intégrante de notre identité – rien de moins. Quant à l’anglais, personne ne nie son importance internationale ni l’avantage de le connaître. Mais chez nous, il n’a pas à supplanter le français ni à servir de baromètre absolu du statut social. Nous refusons d’être des étrangers dans notre propre maison linguistique.

    En défendant le français québécois dans toute sa richesse, ce n’est pas du passéisme étroit : c’est au contraire un acte d’ouverture et de confiance en l’avenir. Ouverture, parce que cela invite tous les Québécois, de souche comme d’adoption, à se rassembler autour d’une langue commune sans que personne n’ait à laisser son accent ou ses expressions au vestiaire. Confiance, parce qu’une communauté sûre d’elle n’a pas besoin de dénigrer la façon dont son voisin conjugue ses verbes. Alors aux auteurs des commentaires dénigrants cités plus haut, disons-le sans gêne : vos idées toutes faites ont fait leur temps. Notre français d’ici – du plus châtié au plus coloquial – est vivant, légitime et porteur d’une culture vibrante. Le joual que vous traitiez de « langage de fermier » a prouvé qu’il savait monter sur les plus grandes scènes et dans les plus grands livres. Et si parler anglais peut être un atout, parler français au Québec est un honneur – un honneur que nous avons gagné à force de résilience et dont nous n’avons certainement pas fini d’être fiers.

    Bref, ne vous en déplaise, on parle très bien français au Québec – et on va continuer, en français standard comme en joual, avec fierté.

    Sources :

    Citations

    Mange, lis, aime: Au y’able les puristes? – Zone Campus

    Mange, lis, aime: Au y’able les puristes? – Zone Campus

    Michel Tremblay et le joual

    https://www.guidesulysse.com/fr/fiche-contenu.aspx?id=102791&srsltid=AfmBOopwIjsTWTsAuXZWysHWAwYh5gsIgVlq9uI9AYImtc6OplnfnWzg

    La langue de papier – Chapitre 3. Au cœur de la poudrière linguistique : la querelle du joual – Presses de l’Université de Montréal

    https://books.openedition.org/pum/9401?lang=en

    La langue de papier – Chapitre 3. Au cœur de la poudrière linguistique : la querelle du joual – Presses de l’Université de Montréal

    https://books.openedition.org/pum/9401?lang=en

    La langue de papier – Chapitre 3. Au cœur de la poudrière linguistique : la querelle du joual – Presses de l’Université de Montréal

    https://books.openedition.org/pum/9401?lang=en
    https://ojs.unica.it/index.php/rhesis/article/download/5651/5520
    https://ojs.unica.it/index.php/rhesis/article/download/5651/5520
    https://ojs.unica.it/index.php/rhesis/article/download/5651/5520
    https://ojs.unica.it/index.php/rhesis/article/download/5651/5520

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